L'été 1943 touchait à sa fin, les jours raccourcissaient à vue d'½il, pourtant le soleil brillait encore sans rien perdre de son enthousiasme, la beauté de ces mois ne s'en était pas encore allée. Dans le petit bois, le vent s'engouffrait entre les feuilles qu'il s'amusait à faire danser au grès de ses humeurs, comme une poupée de chiffon entre les mains innocentes d'un enfant. Le paysage paraissait idyllique, il semblait avoir les traits d'un paradis perdu. Une clairière aux grandes herbes folles, au milieu de laquelle trônait, seule maîtresse, une modeste maisonnette, semblait être égarée au milieu de ces arbres imposants, comme s'il s'agissait en réalité d'un autre monde, qui ne serait pas encore atteint par le grand tumulte des villes lointaines.
Près du ruisseau qui coulait paisiblement derrière la maison, la gaieté de quelques éclats de rire venait parfaire le visage de cette utopie. Une jeune femme, d'apparence plutôt masculine, aux cheveux courts et bruns, ébouriffés et mouillés, vêtue d'un jean et d'une large chemise à carreaux bleue et blanche était maintenue au sol par une autre jeune femme, à l'allure plus féminine, habillée d'une large robe d'été blanche, maculée d'eau par endroits. C'était une blonde svelte, aux yeux ressemblant à s'y méprendre à deux magnifiques émeraudes. Elles semblaient se battre, mais leurs rires disaient le contraire, leurs sourires, d'une sincérité absolue, se reflétaient dans leurs yeux, et leur bonheur, partagé, était intense, d'une pureté rare. Un moment de complicité entre deux être qui s'aiment par dessus tout.
Soudain, elles cessèrent de rire, elles se regardèrent,avec une intensité telle que l'on pouvait sentir un lien puissant les relier, invisible mais bien présent. Loin de tout, elles se fichaient éperdument des regards des habitants de la ville, elles semblaient ressentir l'amour avec une force à côté de laquelle les couples gentillés, mariés dans les traditions familiales, auraient fait pâle figure. Lili, la jeune blonde, se pencha doucement, approchant un peu plus, à chaque seconde ses lèvres de celles de Gabrielle, jusqu'à ce qu'il ne reste entre elles que quelques millimètres. Elle l'embrassa, tendrement, passionnément, Gabrielle l'entourant alors de ses bras, avant de se glisser au creux de son cou, et de la serrer contre elle, du plus fort qu'elle le pouvait, respirant l'odeur de son aimée, profitant de ces instants précieux. Gabrielle, elle, savait à quel point. Elle ne voulait rien laisser paraître, mais la tristesse la tenaillait, l'heure de son départ approchait, irrémédiablement, tandis que Lili, de son côté ne se doutait de rien. Cette dernière se releva, en une fraction de seconde, elle était sur pied, une lueur malicieuse illuminait son visage, elle tenait dans sa main une petite boîte, une surprise avec laquelle Gabrielle l'avait nargué tout au long de cet après-midi, avant que Lili ne se retrouve en position de force, et qu'avec une habile stratégie de distraction, elle la lui subtilise. La jeune brune se releva aussi rapidement que sa compagne, se rendant compte de son erreur, mais avant qu'elle ne pu se saisir de son bien, cette dernière était partie en courant dans la clairière, en riant, et quel rire. Gabrielle l'avait toujours adoré, comme tout ce qui faisait partie de son amour, et c'est avec un pincement au c½ur qu'elle se pensa au fond d'elle qu'il allait lui manqué lorsqu'elle serait à des milliers de kilomètres d'elle. Tentant une fois de plus de ne plus penser à tout cela, à son départ, elle essuya une larme qui perlait au coin de son ½il, avant de se lancer à la poursuite de Lili, dans une course folle au travers du coin de paradis. Soudain Lili se retrouva face contre terre, après avoir trébuché. Gabrielle, inquiète de savoir si elle ne s'était pas fait de mal, se précipita alors à l'endroit où elle l'avait vu tombé. Elle la retrouva riant aux éclats, la petite boîte toujours dans le creux de sa main. La jeune brune compris alors que son ange aux yeux d'émeraude s'était moquée d'elle. Pour se venger, Gabrielle entreprit de la chatouiller, jusqu'à ce qu'elle lui supplie d'arrêter et lui redonne la surprise qu'elle lui avait subtilisée. Avec un air victorieux sur le visage, Gabrielle embrassa sa bien aimée, avant de se relever et de lui tendre la main, pour l'aider à en faire de même.
Le soir arriva bien vite, bien plus vite que Gabrielle ne l'aurait souhaité, elle qui aurait voulu trouver le moyen d'arrêter le temps, le voilà qui faisait des siennes en transformant les heures en minutes et les minutes en secondes. La maison n'était pas très grande, mais c'était leur nid d'amour, la cuisine et le salon au rez de chaussée, séparés par les escaliers menant à l'étage où se trouvait la salle de bain, la chambre ainsi qu'une autre petite pièce qui servait de bureau. Elles avaient une vie confortable, dans leur havre de paix et de tranquillité que rien jusqu'ici n'avait jamais vraiment perturbé. La seule chose qui leur manquait, était la présence d'un enfant, le sourire et l'innocence des première années, la joie d'un foyer rythmé par l'amour de deux mères pour un petit bout.
Gabrielle avait dressé la table, placé délicatement une rose en son centre ainsi qu'une chandelle. Elle avait cuisiné le plat préféré de l'ange de sa vie tandis que celui-ci prenait un bain chaud. Elle lui offrit le plus beau de ses sourires lorsqu'elle le vit apparaître en haut des escaliers. Lili descendit, répondant au sourire de sa bien aimée, et s'installa à table après avoir imprimé sa douceur sur les lèvres de Gabrielle. Sans un mot, cette dernière alla se placer derrière la jeune blonde, fit délicatement glisser ses doigts sur les yeux de celle-ci pour les lui fermer, elle sortit de sa poche la petite boîte tant convoitée de l'après-midi. Elle en sortie une chaîne en argent, à laquelle pendait un médaillon sur lequel était gravé deux lettres entrelacées, un « L » et un « G », puis le mit au cou de Lili. « Tu peux rouvrir les yeux mon ange. » Lui souffla doucement Gabrielle, qui à présent portait le même à son cou. Lili vit alors le présent qu'elle lui avait offert, une larme perla au coin de ses yeux. « Pourquoi pleures-tu petit ange? » lui demanda Gabrielle en passant doucement ses doigts sur le sillon de cette larme pour en effacer la trace de son passage. « Je pleure de t'aimer autant mon amour » lui répondit Lili. « Ce bonheur, est le notre, il est notre secret, notre vie, il nous appartient, je préfère ton sourire à tes larmes, c'est pourtant face aux deux que je suis sans armes. » Gabrielle sentait dans chacune de ces paroles, l'amer goût de ce départ, elles retentissaient en elle comme l'écho des promesses. La peur ne s'était pas encore installée, mais elle n'attendait qu'un instant de véritable faiblesse pour s'emparer d'elle.